Réviser pour innover

Et si pour améliorer nos compétences d’apprentissage d’adultes, nous osions revisiter nos fonctions exécutives? Quelques réflexions sur un sujet qui m’anime depuis une vingtaine d’années.
 
De l’adulte, le Larousse donne comme définition «qui est parvenu au terme de sa croissance, à son plein développement». Dès lors, les formateurs d’adultes peuvent légitimement se poser la question de comment apporter de nouvelles compétences à un individu parvenu à son plein développement.
 
Céline Alvarez, pédagogue experte en sciences du langage, décrit les trois compétences clés des fonctions exécutives qui, selon elle, interviennent dans toutes nos actions du quotidien. «Qu’il s’agisse de résoudre un exercice de mathématiques, de faire une déclaration d’amour, d’apprendre à jouer du piano ou d’apprendre un pas de danse, nous avons besoin de trois compétences dites exécutives: il nous faut une bonne mémoire de travail, qui nous permette de garder en mémoire des informations et de les organiser; un bon contrôle inhibiteur, qui nous permette d’inhiber les distractions pour rester concentré, de contrôler nos impulsions, nos émotions ou les gestes inappropriés; et enfin, nous avons besoin de flexibilité cognitive, pour être créatif et ajuster nos stratégies en cas d’erreurs.»
 
A l’inverse, sans ces compétences, pas de comportement organisé ni contrôlé pour atteindre un but. Et un apprentissage rendu difficile. Ces compétences sont d’ailleurs considérées par les experts comme les fondations biologiques de l’apprentissage.
 
L’importance des stratégies de réflexion
 
Par ailleurs, les neurosciences nous apprennent que toute action fait appel à deux types de mémoire: déclarative et procédurale. La première correspond aux informations emmagasinées, la seconde consiste à développer des «procédures» pour soulager la mémoire déclarative d’un trop plein de données, comme les énumérations, détails, listes, etc. Prenons comme exemple le fait de compter. La numération décimale une fois apprise par la mémoire déclarative, tout le monde pourrait presque compter à l’infini grâce à la mémoire procédurale (sous réserve de maîtriser la terminologie au-delà du milliard), car la procédure pour compter est acquise. On réalise ici l’importance de la mémoire procédurale, autrement dit de la maîtrise des processus. La connaissance seule ne suffit pas pour atteindre un résultat, il faut savoir adopter la bonne stratégie.
 
D’où l’importance dans nos formations de préparer les participants à la maîtrise des processus plutôt qu’à la seule atteinte de résultats. Trop souvent le formateur aura tendance à privilégier l’accumulation de savoirs plutôt que les stratégies de réflexion. Il cherchera à valider les compétences de ses participants sur leurs bonnes réponses (limitées) plutôt que sur leurs bonnes logiques (ouvertes). Reste que l’intelligence n’est pas de tout savoir, mais de savoir où trouver ce qu’on ne sait pas. Une compétence essentielle qu’il appartient au formateur de contribuer à développer chez ses apprenants.
 
Quand nos deux mémoires se complètent
 
Deux exemples pour illustrer l’importance d’une réflexion globale, où apprentissages et processus se complètent.
 
Exemple 1 – Dans la fable de La fontaine «?Le corbeau et le renard?», laquelle des propositions suivantes est la bonne?
 
«Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qu’il écoute»
«Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute»
 
Nous avons tous en tête l’histoire et donc le sens de la morale. Mais connaître le sens ne suffit pas à nous orienter sur la bonne formulation. Nous devons faire appel à un processus (ici mémoire et application d’une règle de grammaire). Et c’est par une réflexion globale, en combinant la règle de grammaire et notre connaissance du sens que nous pouvons trouver la bonne réponse. Ici mémoires déclarative et procédurale se complètent.
 
Exemple 2 – Là encore, nous sommes nombreux à connaître la comptine Meunier tu dors, mais connaissez-vous sa véritable leçon pédagogique?
 
Pour répondre, vous fabriquez un ensemble d’images, vous revoyez les scènes associées aux paroles de la comptine. Vous voyez les ailes du moulin tourner à grande vitesse, peut-être vous vient à l’esprit l’idée d’un danger, sans savoir bien lequel. Vous parvenez à vous remémorer le sens général de l’histoire, mais ce sens reste limité à ce qu’on vous a appris. Or, personne ne vous a appris que le vrai message de cette comptine consistait à mettre en garde les meuniers en cas de vent fort sur les risques d’incendie (liés à l’échauffement des meules) et à la nécessité d’arrêter le moulin avant que la vitesse prise ne le permette plus. Ici un exemple d’un apprentissage tronqué: on ne nous a pas tout transmis (alors que dans l’ancien temps, le risque d’incendie était connu de tous). Dans ce cas, mobiliser notre mémoire procédurale ne va pas suffire à nous faire bien répondre, il nous manque des éléments de contexte. Cet exemple illustre combien il est important dans nos formations de non seulement communiquer les éléments à retenir, mais de les associer au sens. Il ne suffit en effet pas aux apprenants de mémoriser des informations pour savoir les appliquer correctement.
 
S’aider d’outils
 
Depuis plus de 15 ans, j’utilise en formation un matériel pédagogique spécifique pour travailler les processus. Il s’agit de petits cubes de couleur qui permettent d’explorer, en individuel ou collectif, par quels chemins notre cerveau fabrique ses stratégies d’apprentissage. Un outil très simple dans sa présentation, mais qui permet une infinité de combinaisons, à l’image de nos processus de réflexion. Avec un objectif: développer les logiques de réflexion face aux challenges. Parfois l’innovation passe par des outils très simples qui permettent à merveille de réactualiser des chemins connus.
 

 
Jean-Michel Meys, Formateur et créateur de Formacube
jean-michel.meys@formacube.com, www.formacube.ch

Parution
Agora n°13
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Auteur
Jean-Michel Meys