Innover par les émotions

Les participants ne viennent pas en formation à seule fin d’emmagasiner de la technique. Dans beaucoup de cas, les amener à entrer en contact avec leurs émotions revêt une grande importance. Ce faisant, dans sa relation au groupe, le formateur développe toute une palette de compétences, dont la souplesse, l’adaptabilité et la créativité. Témoignage.
 
« Les mots, ces “passants mystérieux de l’âme”, sont de grands magiciens et de redoutables entraîneurs de foules. » Raymond Poincaré.
 
Prenons l’exemple d’un cours sur comment faire face aux agressions verbales auprès d’un public de managers. Je démarre en leur demandant s’ils vivent des pressions émotionnelles, au travail ou dans leur vie privée. Je les invite à se mettre en groupe et à donner une définition de ce qu’ils ressentent. Car pour apprendre à faire face aux agressivités ( la sienne et celle des autres ) et aux comportements qui les déclenchent, il faut être à même de les identifier lorsqu’ils se présentent à nous. Il est impératif que cela vienne d’eux et non de moi.
 
Afin que les participants aient une palette sur les agressions verbales, nous définissons ensemble les 6 à 8 personnalités de base en psychologie ( manipulateur, pervers, etc. ) et nous pouvons les expérimenter par le jeu de rôles : « Supposons que vous êtes un pervers… » Même dans des cours classiques, c’est important d’aborder ces thématiques. Des publics de professionnels comme les fiscalistes, les avocats ou les médecins, sont parfois peu ouverts à la psychologie et sont en attente de différentes techniques factuelles. Ils sont surpris d’être abordés par l’identification de leurs émotions. Ça les enrichit d’autant avant de passer à la pratique des outils produits pour la formation.
 
Mon approche de la formation est participative et systémique. L’improvisation y a toute sa place. Souvent, je lance des questions du type : « Si vous étiez à ma place, que feriez-vous ? » ou « Posez-moi une question sans rapport avec notre thème ». Bien sûr, ça m’aide à mieux cerner les besoins des participants, mais ça me permet surtout de tester leur capacité à improviser, à sortir du cadre qu’on leur donne. En général dans un groupe de 18, seuls deux vont poser une question, le reste n’osera pas. Appeler à la désobéissance, c’est essentiel.
 
Sortir de la soumission et de la pression
 
Plus que d’enseigner des techniques, mon objectif est que chacun accède au courage de faire ce qui est bon pour lui, en respectant ses propres valeurs et par conséquent celles des autres. Analysons un échange courant en formation :
 
Un participant – J’avais tout prévu pour mes vacances et la veille on m’annonce que je ne peux pas.
La formatrice – Et vous avez fait quoi ?

Le participant – Ben, j’ai dû annuler mes vacances.
 
Soumission, manque d’estime, dépendance à la reconnaissance. Mon travail consiste à faire prendre conscience aux participants de ce qui sous-tend leurs comportements. De les amener à comprendre que pour faire valoir une demande, il n’est pas nécessaire de se fâcher ni de se retrancher derrière la loi. Qu’il est possible d’exposer sa position sans l’imposer et être entendu. Leur peur fondamentale est d’être mis à la porte ; aussi beaucoup subissent.
 
À côté du renoncement, il peut y avoir la tentation de la domination. Les managers sont souvent pris dans un cadre très fermé, qu’ils pensent ne pas pouvoir dépasser. Ils se croient obligés de faire subir une pression aux autres pour obtenir ce qu’ils demandent. « Il faut que tu me fasses ce travail rapidement » n’est pas une bonne demande. « J’ai besoin de ce document à 15h. Peux-tu le rendre pour 15h ? », c’est en quelque sorte sortir du cadre pour certains managers. C’est faire autrement que d’imposer. C’est écouter l’autre, être bienveillant. Donc aboutir à un meilleur résultat.
 
Voir l’autre et se voir soi dans tout son potentiel
 
Considérer ses élèves comme des êtres intelligents, capables de se dépasser avec, pour conséquence, leur réussite et leur bien-être, c’est, entre autres, l’effet Pygmalion. Un phénomène aussi observable dans la relation à l’autre.
 
La formatrice – Donnez-moi un avis sur votre collègue ici présent ?
Le participant – Mais je ne veux pas le critiquer !
La formatrice – Il ne s’agit pas de critiquer, mais de dire ce que vous ressentez au contact de cette personne. Vous n’aurez pas de deuxième occasion d’avoir une première impression.
 
Là encore, il s’agit d’apprendre à explorer ses ressentis, de travailler le non-jugement envers soi et les autres. Un préalable à la relation saine aux autres et au respect de soi. Car l’effet Pygmalion s’applique aussi à soi, dans sa confiance et sa motivation à se dépasser. Pour les travailler, on peut utiliser la Roue des choses importantes à atteindre : « Dans les agressions, quelle est la chose la plus importante que vous voudriez qui ne soit plus là ? Et comment pourrait-on faire ? » Reconnaître dans ses propres comportements la non-confiance, la quête d’une approbation de son travail, le renoncement. Et apprendre à les dépasser. L’important est de fixer son attention sur ce que l’on veut.
 
Reste que le formateur doit jouer son rôle d’une main de fer dans un gant de velours. À la fois, maintenir le cadre et accorder de la valeur à ceux qui ne savent pas s’exprimer. A l’écoute de chacun, il doit guetter tous les signaux. Dans un simple lever de mains pour valider l’accord du groupe, le formateur doit savoir repérer celui qui lève la main sans y croire. Car celui-ci, même inconsciemment, va mettre des bâtons dans les roues et faire perdre le projet. Pour obtenir la cohésion du groupe, il ne s’agit pas d’exclure la personne, mais de l’écouter. La questionner sur ses réserves, ses doutes, ses inquiétudes. Cette non-adhésion peut aussi révéler que le projet en l’état n’est pas adéquat au groupe. C’est important d’en parler et loin d’être inutile. Donner de la valeur à la parole de chaque participant, c’est restaurer sa dignité et son libre choix.
 
Dans mes actions d’accompagnement quelles qu’elles soient, ma priorité est que chacun apprenne à mieux se connaitre, retrouve sa propre dignité, se rapproche chaque jour de son but, quoi qu’il arrive, malgré le découragement. Apprendre à chacun à se réaliser soi-même. « Quand un homme a faim, mieux vaut lui appendre à pêcher que de lui donner un poisson », dit Confucius.
 

 
Herminia Leu Mendez, Coach, formatrice et conférencière
coach@coachconsults.com, www.coachconsults.com

Parution
Agora n°13
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Auteur
Herminia Leu Mendez