Eloge du carburateur

En 2009, un livre atypique écrit par Matthew B. Crawford sort en librairie. Sous le titre Eloge du carburateur, l’auteur vante les mérites de l’activité manuelle. Cet auteur a effectué de brillantes études universitaires. Comme ceux qui suivent une telle formation, il est destiné à travailler dans des cabinets où le quotidien professionnel vit de et dans l’abstraction.

Après quelques mois, il trouve son travail aberrant. Il démissionne et ouvre un atelier de réparation de motos. Le réel, c’est le concret. Rester dans l’abstraction, c’est perdre contact avec le monde. On peut le voir dans la financiarisation de l’économie qui tourne le dos à l’économie réelle. Qu’on ne se trompe pas d’adversaire. L’abstraction n’est pas un mal. Ce qui en est un, c’est d’y demeurer. Je souscris à l’intention de Crawford. On pourrait le définir comme un intellectuel qui pense les mains dans le moteur.

Le goût du concret

La formation professionnelle a l’avantage de lier formation théorique et pratique concrète. L’apprenti a les mains dans le concret. Sa pensée se nourrit du réel qu’il a à transformer. Alain, philosophe français mort en 1951, opposait le bourgeois qui vit de la parole (enseignant, avocat, marchand) à l’artisan ou au paysan dont la matière n’est pas le langage, mais la nature première ou transformée.

Je me souviens d’un ancien élève qui, en classe de maturité, obtenait de bons résultats. Un jour, il fait part à ses parents de son intention de passer en maturité professionnelle. Après le refus de ses parents, il ne travaille plus. Les résultats chutent subitement. Face à son désir persistant, les parents s’inclinent. L’élève intègre une maturité professionnelle. Je l’ai croisé plusieurs fois depuis. Il n’a jamais regretté son choix. Il aime buter contre des problèmes concrets et les résoudre.

Dans ses travaux sur l’intelligence, Piaget, psychologue suisse, montre que l’intelligence se construit par la capacité à mettre en place des stratégies gagnantes face à des difficultés concrètes.

De la noblesse

Il fut un temps où la noblesse se définissait par son refus du travail. L’ignoble – entendons par là le non-noble – est le paysan, le serf, celui qui est condamné à travailler la terre. Au cours des siècles, l’activité manuelle a porté cette malédiction. Aujourd’hui encore, certains portent un regard dépréciatif sur la formation professionnelle. Au vu des penseurs évoqués ci-dessus, on voit bien l’erreur d’un tel jugement. La formation professionnelle est une noble formation.

En novembre 2016, un jeune maçon valaisan, Bruno Pravato, se rendait en Suède pour participer aux championnats d’Europe des métiers. Il est revenu sacré champion d’Europe dans sa catégorie. Les médias s’en sont fait l’écho. Les projecteurs se portent en général sur les artistes. Cette fois-ci, les lumières ont salué un artisan. C’est à lui que revient le podium. À la ritournelle «Bravo! l’artiste, un nouvel air a soufflé sur les ondes: «Bravo! l’artisan.»

Quand l’activité professionnelle atteint un tel sommet, l’art devient artisanat. Sans la formation professionnelle, un tel sommet ne pourrait être atteint. La formation professionnelle a encore de beaux jours devant elle. Apprenons à la saluer comme il convient.

Jean-Eudes Arnoux, Consultant en philosophie
www.philoconsultant.ch

Parution
Agora n°15
Catégorie
Métier
Rubrique
À penser
Auteur
Jean-Eudes Arnoux