Apprentissage ou remplissage?

«On finit à quelle heure?» Telle est, régulièrement en formation, la première question d’un participant dans les cinq premières minutes du premier jour de cours. C’est exaspérant, frustrant. Où se situe donc la motivation de ce triste sire? Si je le pouvais, je le renverrais directement à sa place de travail, et pas nécessairement poliment. Ceci est mon opinion et, je suppose, celle de beaucoup de mes pairs. Si tel n’est pas le cas, qu’ils me jettent la première pierre…
 
En tant que formateur, nous l’avons tous vécu: l’individu qui s’inquiète, avant même d’avoir commencé, de savoir s’il va pouvoir prendre le train d’avant, parce que le train d’après l’oblige à rentrer trop tard. Que signifie ce trop tard? Mieux vaut ne pas aller contrôler: «Je vais rater le match / le téléjournal / l’épisode 56 de ma série TV préférée» (soulignez la mention qui convient) – «Il fait beau dehors» – «Je dois aller passer la tondeuse dans mon jardin» – j’en passe et des pires. Devant la demande, que fait le formateur? Trois solutions s’imposent à lui: 1) Il reste imperturbable et répond, en y mettant la forme: «Le cours est planifié pour se terminer à…, il se terminera à…» 2) Il fait son possible pour répondre raisonnablement à la demande. 3) Il n’en tient pas compte et informe que les participants devant partir plus tôt n’ont qu’à quitter la salle discrètement pour ne pas déranger ceux qui veulent rester jusqu’au bout.
 
Ce qui m’interpelle n’est pas tant la réaction du formateur que les raisons de ces demandes. En examinant plus la forme que le motif, j’aurais tendance à isoler deux cas de figure: 1) Le participant intéressé par le cours mais qui a un réel souci (domicilié au fin fond du Jura ou au sommet des Alpes valaisannes et qui, s’il prend les transports public et respecte l’horaire du cours, peut espérer être à la maison juste avant l’aube du lendemain – ou autre…). 2) Celui qui veut encore aller à la piscine ou mettre en marche le barbecue en admirant le coucher du soleil, et pour qui le cours passe en priorité deux. Comment différencier l’un de l’autre, le sincère du fumiste. Je crois pouvoir dire que la forme de la demande permet de faire cette distinction. Celui (ou celle, bien entendu) qui a un motif raisonnable fera sa demande discrètement, avant que le cours démarre ou à la pause peut-être; en bilatéral à coup sûr. Par contre, je suis à peu près certain que le participant qui, en prélude, devant tous, haut et clair, pose la question fatidique «à quelle heure le cours se termine?» est un touriste.
 
Alors, si pour le premier de mes personnages, il est évident qu’il faut être conciliant, que faire du second? La problématique n’est pas si simple. Car, somme toute, le plus gênant n’est pas qu’il veuille partir plus tôt, c’est surtout son absence de motivation pour le cours. Alors que fait-il dans cette salle? Il a beau être du côté obscur de la force, ça reste un client! On apprend en formation de formateur que l’on devrait s’assurer auprès du mandant que la formation répond à un réel besoin et que les participants sont vraiment volontaires. C’est juste, c’est beau mais c’est rarement réalisable. Ok pour les formations sur mesure en entreprise, mais que dire d’une attitude pareille dans un cours de formation professionnelle supérieur de type brevet ou diplôme fédéral? Comment un participant (qui se transforme en candidat) peut-il vouloir rogner sur les quelques heures destinées à le préparer à un examen?
 
Je repose la question: «Que fait-il dans cette salle?» Une seule réponse selon moi: le participant-candidat n’a pas saisi les enjeux de la formation dans laquelle il s’est lancé. D’autant plus que, généralement, ce même personnage est un de ceux qui ne bosse pas à domicile. Mais ça c’est une autre histoire. Que faire? A nouveau, je ne vois qu’une seule solution. Réexpliquer (sans recadrer) les objectifs de la formation, les conséquences d’une telle attitude sur la qualité de l’apprentissage et finalement «laisser faire». Il faudra juste préciser au participant-candidat: «à l’avenir, abstenez-vous de poser cette question et quittez discrètement le cours dès que vous considérez que mon cours est moins important que les impératifs de votre organisation.» Sans oublier d’ajouter qu’il ne pourra pas revendiquer de cours complémentaire, s’il estime la durée de la formation trop courte.
 

 
Blaise Neyroud, directeur de cours au Centre Patronal
bneyroud@centrepatronal.ch

Parution
Agora n°12
Catégorie
Métier
Rubrique
Le pavé dans la mare
Auteur
Blaise Neyroud