Jean-Charles Cailliez, un prof renversant!

Pour ses étudiants, il est un prof pas comme les autres. Lui se définit comme un traducteur bilingue à l’interface entre le laboratoire et l’entreprise. C’est avec sa casquette de spécialiste de la créativité au service de l’innovation qu’il a animé cet été les escales du CEP, des rencontres hautes en couleurs. Interview.
 
Comment définissez-vous votre activité?
 
Je pourrais dire, si je me décrivais en une phrase de seulement 6 mots – exercice de créativité que j’utilise souvent – que je suis un «biologiste qui cherche et court toujours» ou, avec plus de détails, un enseignant-chercheur en biologie cellulaire et moléculaire qui a décidé d’enseigner différemment. Sur ma carte de visite, je serais tenté d’écrire «hacker pédagogique» ou «prof bizarre». Mon métier classique d’universitaire qui consiste à enseigner, organiser des formations et faire de la recherche, a fortement évolué ces dernières années en ce fait que je l’aborde maintenant essentiellement par l’axe de l’innovation.
 
En quoi consiste votre projet autour de l’innovation?
 
A l’université dont je suis le vice-président innovation, nous avons construit différentes plateformes collaboratives: un laboratoire d’innovation pédagogique qui accompagne les enseignants dans leurs projets d’innovation, une école de doctorants qui propose des interactions entre jeunes chercheurs de domaines différents, un institut de l’entrepreneuriat pour coacher des jeunes dans leurs projets de création d’entreprise, puis très récemment, un institut international de prospective pour étudier les écosystèmes innovants dans le monde. Notre projet consiste à mettre en synergie ces quatre entités pour créer une approche par le «design thinking», en d’autres termes comment innover par l’enseignement, la recherche et le service à la société. Nous cherchons à créer des dynamiques de projet, à inventer de nouvelles façons de travailler ensemble entre personnes très différentes avec un esprit d’équipe et un objectif commun.
 
Pédagogie, innovation: quelle est votre conception de ces deux notions?
 
Il existe une multitude de définitions de l’innovation. La mienne, c’est quand une idée nouvelle rencontre la main de l’utilisateur. Je fais référence à l’innovation issue de la créativité, non celle provenant de la R&D. Je pense en particulier à l’innovation qui provient d’une idée collective où toutes les parties prenantes ont contribué à la produire de manière co-élaborative. L’innovation devient alors le déploiement de la créativité, c’est le moment où l’on aboutit à de la création de valeur, à un produit ou un service qui peut être «vendu», à une nouvelle façon de s’organiser ou de manager. Une différence que je fais entre l’innovation et la créativitéest la valeur d’usage. La créativité (ideation en anglais) est à la portée de tous ou presque. Elle apporte juste de nouvelles idées. Pour la transformer en innovation, il faut s’en donner les moyens. Cela passe par l’expérimentation, le prototypage, mais aussi la levée de moyens financiers.
 
Inversé/renversé: quelles sont les différences?
 
Dans une classe inversée, bien qu’il en existe de nombreuses formes et déclinaisons différentes, on demande en général aux élèves de «suivre leurs cours à la maison» et de «faire leurs devoirs en classe». On leur fournit pour cela le contenu des enseignements. Dans une classe renversée – que j’appelle pour ma part méthode en «do-it yourself» – on ne fournit rien aux étudiants. Charge à eux de construire le savoir, le contenu du cours, par eux-mêmes et en équipes. De plus, comme il est admis que la meilleure façon d’apprendre, c’est d’enseigner, on peut aller jusqu’à proposer aux étudiants de «faire le cours» à leurs collègues, voire au professeur! On renverse ainsi les postures: dans certaines phases de la classe renversée, les étudiants jouent le rôle du prof et le prof celui des élèves: les étudiants peuvent aller jusqu’à construire l’examen, et pour cela, rien ne les empêche d’interroger le prof… et de le noter!
 
Qu’est-ce qui vous a amené à votre pratique d’aujourd’hui?
 
J’aime beaucoup enseigner de façon classique. Ce n’est donc ni par frustration, ni par lassitude, que je suis allé vers de nouvelles approches pédagogiques. Plutôt par curiosité. Ces dernières années, j’ai utilisé avec mes collègues des méthodes de co-design et de travail collaboratif à destination des entreprises. C’est là que je me suis rendu compte de la puissance de ces approches: faire travailler et interagir ensemble des profils différents pour produire de nouvelles choses. J’ai alors eu envie d’essayer avec mes étudiants.
 
En quoi votre approche peut-elle être appliquée à la formation?
 
Je pense que ces pédagogies peuvent autant intéresser les profs que les étudiants qui veulent travailler différemment. Idem pour les entreprises ou les formateurs qui veulent interagir différemment. C’est important de montrer qu’on peut suivre d’autres chemins, de faire profiter les professionnels d’expériences inspirantes tirées d’autres milieux.
 
Quelles sont les qualités d’un bon «formateur renversé»?
 
Je ne sais pas vraiment ce que pourrait être un formateur «renversé», je pense qu’il doit surtout être «renversant», c’est-à-dire qu’il puisse créer dans ses interventions des effets de surprise, perturber les participants et éviter l’ennui. Ensuite, par des méthodes de pédagogie «renversée», il pourra questionner son approche et accepter de sortir de son confort personnel, voire se mettre en danger, pour imaginer d’autres formes d’interactions avec le groupe. Il se posera la question de sa posture également et de celle des participants à son cours.
 
Votre vision du formateur en 2030?
 
Enseignant et formateur, tous deux ont une certaine expérience qu’ils veulent transmettre. On est passé d’un mode transmissif à 100% à des modes d’accompagnement et d’animation, tout en restant transmetteur de savoir. Le «formateur de demain» accepte de sortir de la simple relation de maître à élève. Il est davantage pédagogue. Pendant longtemps, j’ai pensé que le pédagogue était celui qui était capable d’enseigner avec pédagogie. J’ai découvert récemment que, d’un point de vue étymologique, le pédagogue n’était pas le prof à l’origine. Il s’agissait de l’esclave qui accompagnait le fils du maître à l’école, qui le protégeait, le ramenait à la maison et l’aidait à faire ses devoirs. Pour un formateur, être pédagogue, ce serait donc accompagner l’apprenant, pas uniquement lui transmettre le savoir. L’aider à progresser et en retour s’aider soi-même à progresser.
 
Le formateur doit donc s’aider?
 
On dit souvent que «la meilleure façon d’apprendre, c’est d’enseigner». Pour l’enseignant ou le formateur, je pense que «la meilleure façon d’enseigner, c’est d’apprendre», apprendre notamment de ses élèves. Quand on donne un cours de manière académique, on cherche à être le plus performant possible, on donne beaucoup et on ressort avec la satisfaction du travail accompli, mais on ne devient pas plus riche. D’un enseignement participatif et innovant, on sort toujours enrichi. Je n’oppose pas ces deux manières d’enseigner. Le véritable enjeu de l’innovation pédagogique n’est pas de changer radicalement la façon de faire cours. Ce serait plutôt de trouver une bonne articulation entre ce qui ressort de l’académique et ce qui peut être expérimenté de la créativité.
 
Votre retour sur l’expérience au CEP?
 
Ce qui m’a le plus marqué, c’est le dynamisme, l’engouement des formateurs. Ils ont osé prendre des risques. Ils se sont fait confiance entre eux. Certains ont même été surpris du résultat de leur création. J’ai vudes professionnels très sérieux mettre la main à la pâte, dessiner, fabriquer des choses et se rendre compte que, par l’alternance entre divergence et convergence, ils pouvaient obtenir de meilleures idées que par approche conventionnelle.
 
Que ressentez-vous à la vue des productions issues de ces ateliers?
 
Ces productions sont d’une très grande richesse. Dans l’enseignement classique, on choisit un type de support, alors que dans l’innovation pédagogique, on peut travailler en 2D (PowerPoint, post-it, cartes mentales…), en 3D (Legos, maquettes, imprimantes 3D…), voire par la scénarisation en 4D (saynètes, improvisation et jeux de rôle…). Pour ma part, je privilégie les étapes de prototypage. Quand on matérialise des projets ou des concepts, quand on adopte une approche en fab-lab ou en atelier de créativité. Beaucoup utilisées dans les petites classes, on oublie souvent ces méthodes dès que les enfants dépassent l’âge de 6 ans. Pour vraiment être innovants, les enseignants devraient faire du benchmarking dans les classes maternelles, là où l’on utilise vraiment la matière!
 
Et si vous aviez un message à donner aux formateurs?
 
Une fois les conditions réunies pour être créatif, quand une idée jaillit, il faut savoir lutter contre les premières résistances qu’elle suscitera, en particulier le «Yes, but…», c’est-à-dire le réflexe de dire «Oui, mais…». Mon message, c’est de ne pas rester bloqué par la certitude que c’est impossible. Plus le «Oui, mais…» arrive vite, plus l’idée créative a des chances d’être géniale. Expérimentez-la, ne craignez pas d’oser. Vous obtiendrez des succès. Vous passerez par des échecs, bien sûr, mais il s’agira de construire sur ces déconvenues. J’aime beaucoup cette injonction qui dit que «ceux qui n’osent pas n’empêchent pas les autres de réussir».
 

 

 
Propos recueillis
par Isabelle Inzerilli

Parution
Agora n°13
Catégorie
Métier
Rubrique
Dossier spécial CEP
Auteur
La rédaction